• Chapitre VI

     

    Les servantes apportaient les plats un à uns devant le regard ébahi de Rajendra qui salivait à la vue de toute cette nourriture qu’elle ne connaissait pas. Un poulet entier trônait au milieu de la table et elle s’en empara pour arracher la cuisse avec ses mains. Elle enfourna un épais morceau dans sa bouche et laissa échapper un gémissement de plaisir, puis une larme et enfin, elle pleurait tellement que sa vue se brouillait.

    — C’est très bon !

    Sa voix était tremblante, elle ferma un instant les yeux afin de calmer sa peine.

    Elle continuait inlassablement de se gaver de nourriture, mangeait salement et vite, parce-que c’était devenu une habitude depuis qu’elle était sur le bateau d’esclaves. Elle essayait de contenir sa tristesse, son dégoût et sa gêne qu’elle avait emmagasinés sur cet horrible navire. Mais elle savait qu’un jour, elle allait véritablement fondre en larmes. Pas des pleurs de tristesses, des vraies larmes, celles qui montrent qui tu as été détruit du plus profond des entrailles. Celles qui montrent que tu ne seras plus jamais le même.

    Lorsqu’une servante s’approcha pour prendre un plat vide, la jeune fille grogna la bouche pleine et lui lança un regard noir. La pauvre femme se ravisa et partit retourner à ses occupations. Rajendra léchait la sauce à même le plat et prenait un gros morceau de porc pour venir racler le reste de sauce. Le goût de la nourriture n’avait le temps d’enduire son palais qu’elle piochait une sorte de boule à la viande avant de se l’enfourner.

    Ses doigts étaient enduits de nourriture, le contour de sa bouche était gras et glissant. Une fois le repas terminé, elle s’essuya la bouche à l’aide de son bras et lécha goulûment ses doigts. L’assemblée restait coite devant l’appétit d’ogre de Rajendra qui ne se priva pas de lâcher un rot. Les servantes revirent prendre les plats et posèrent du thé devant la jeune fille qui le bût d’une traite, en se brûlant la langue.

    L’Empereur la regardait ne montrer aucun signe de douleur et lorsque la jeune fille croisa son regard avant d’acquiescer, il se leva et se dirigea vers une grande étagère en bois remplie de rouleaux. Il prit le premier à gauche, revint devant Rajendra et le déplia sous ses yeux. Une carte du monde, ou du moins, ce que les Chinois avaient explorés, s’affichait devant elle.

    — C’est la carte du monde. Nous avons déjà explorés toute l’Asie, un peu d’Europe, l’Afrique nous est inconnue… Or, tu viens de là-bas.

    L’Empereur, voyant qu’elle ne comprenait pas, la pointa du doigt puis fit un cercle autour de la carte. La jeune fille s’exécuta et fit glisser sa main vers le coin gauche de la carte.

    — Je viens de par-là.

    Par-là, c’était chez-elle. Par-là, c’était quand on l’avait brûlée et poussée dans un bateau d’esclaves. Par-là, c’était là où elle était née, où elle avait grandi, où elle a toujours voulu être. Et ici, dans cet environnement inconnu, avec des personnes qui la toisaient comme du bétail, elle se sentait faible, déroutée. Prise d’une envie désagréable de recracher ce qu’elle venait de manger.

    Oui, c’est vrai. Ma maison me manque, l’odeur de la viande de mouton préparée par ma douce mère me manque, le bruit du marteau de mon père fabriquant les navires me laisse un creux indéfinissable. Et mon frère, mon jeune frère qui est mort dans mes bras me manque.

    Elle voulait rentrer, mais elle ne pouvait pas. Elle devait se montrer forte et courageuse, ce qu’elle n’était pas. Et cela, être ce qu’elle n’était pas, lui faisait peur.

    Alors qu’elle réfléchissait, son maître lui caressa doucement la joue.

    — Tu as dû voir et subir tant d’horreurs…

    Son regard dévia sur ses bras, qui étaient couverts de bleus et de cicatrices. Alors que la jeune fille allait dire quelque-chose, l’homme aux yeux bleus s’approcha et murmura aux oreilles de l’Empereur. La jeune fille en profita pour regarder ses iris qui les fascinaient tant.

    — Parfait !

    L’Empereur retourna sur son trône et afficha un large sourire.

    — Le fait qu’elle ne sache pas parler chinois m’embête. Assignez mon professeur personnel pour lui apprendre les bases. Elle ne travaillera pas tant qu’elle ne saura pas parler et écrire. Cependant, vu qu’elle reste esclave, je l’assignerai à la Maison de Jade, dirigée par ma troisième cousine. Je la reverrai dans deux mois. D’ici là, faîtes le nécessaire pour qu’elle ne tombe pas malade et que mes sujets la respectent, au nom de la Chine.

    L’assemblée murmura fortement et un homme se rapprocha pour émettre son avis.

    — Votre Grâce, je sais que vous voulez à tout prix découvrir de nouvelles terres, et je ne suis pas contre, loin de là, mais il faut nous concentrer en priorité sur les affaires internes du pays. De plus, elle est étrangère et cela pourra nuire à la bonne entente du palais… et je doute que votre famille ne…

    L’homme fut coupé par l’Empereur qui le toisa de haut en bas avec dédain. Il souffla puis frappa ses doigts sur les manches de son trône, comme lassé et impatient.

    — Ne vous ai-je pas dit que je la reverrai dans deux mois ? Cela me laisse le temps de travailler sur vos magouilles de ministres, de vos impôts non déclarés et vos histoires de pot de vin. Enrichissant pour la Chine, n’est-ce-pas ? Maintenant faîtes ce que vous devez pour l'égyptienne, si vous ne voulez pas vous faire remplacer.

    Les hommes se turent dans la seconde et Rajendra restait ébahie par l’autorité que dégageait le ton de sa voix.


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