• Chapitre II

     

    Le soleil venait brûler sa peau fragilisée. La jeune esclave nommée Rajendra pouvait sentir la chaleur la mordre tout entière et lui donner la migraine, malgré la faiblesse des rayons. Ses journées dans la cale l'avaient fortement sensibilisée à la lumière du jour. La jeune fille garda les yeux clos quelques instants, avant de les ouvrir lentement. Ce qu'elle vit était tellement magnifique qu'elle manqua de verser une larme. En regardant un peu plus loin que la coque du navire et en surplombant les esclaves allant et venant, Rajendra pouvait voir un véritable marché.

    Ce marché n'en était pas un comme elle l'avait toujours connu : maussade et les détenus exposés comme du bétail, attendant un acheteur ou qu'une tierce personne les sauve de cette galère. Ce marché était tout sauf monotone, il respirait la vie.

    Alors qu'elle restait sur place, regardant la si belle vue qui s'offrait devant ses yeux, une masse vint pousser son dos. Bo venait de sortir de la cellule, légèrement énervé que la jeune fille soit dans le passage. Il prit la longue chaîne qui lui pendait au cou et la tira vers lui, l'obligeant à le suivre vers la terre ferme. Ils se fondirent tous les deux dans la foule des allées et venues des marchands sur le navire et en contournant habilement les obstacles, ils arrivèrent enfin sur le port.

    La jeune fille pouvait sentir le sol froid et les pierres lui érafler les orteils et le talon, mais c'était une bien meilleure sensation que le bois humide et pourrissant de sa prison. Elle pouvait détailler le visage des passants, qui se retournaient sur son passage. Certains avaient un air surpris ; sûrement à cause de son origine égyptienne et d'autres, avaient un regard de haine et de dégoût, en remarquant ses nombreuses cicatrices, sa brûlure et la saleté qui collait son corps. Rajendra préférait éviter ces regards-là, qu'elle avait vus beaucoup trop souvent depuis qu'elle s'était fait brûler dans son pays natal.

    Bo la prit au dépourvu dans ses pensées en tournant violemment dans une petite ruelle. Elle manqua de tomber, mais elle réussit à se stabiliser au dernier moment. L'homme ondulait dans le petit espace, et finalement, lorsque la jeune fille commençait à n'en voir plus le bout, il s'arrêta devant une petite maison, cachée entre les arbres et les quelques bambous qui se mêlaient à eux. C'était un petit habitacle, du moins, cela en avait l'air. Ils rentrèrent en coulissant la porte et toutes les personnes présentes se retournèrent. Il y avait principalement des hommes, tous avec de beaux vêtements qui devaient valoir une fortune et une expression acerbe mêlée à un regard hautain.

    Rajendra ne se sentait pas à sa place. Ils la détaillaient de la tête au pied, comme pour connaître sa valeur. Finalement, Bo qui la tenait fermement par la chaîne comme un chien, l'emmena au fond de la pièce, sur une petite scène en bois. D'autres esclaves y étaient présents avec leurs marchands, qui discutaient des prix avec des intéressés. L'homme tira sur la chaîne et positionna la jeune fille en première ligne, devant les autres. Rajendra entendit une détonation, et les hommes qui étaient bien habillés commencèrent à lever la main. Ils annoncèrent des prix, quelques esclaves descendaient du piédestal et rejoignaient leur nouveau maître, et elle, elle restait plantée là. La jeune fille priait pour qu'une personne l'achète, et qu'elle ne retourne plus jamais sur un bateau de sa vie.

    Alors qu'elle priait intérieurement, un homme s'avança vers elle et la pointa du doigt.

    — Deux mille Zhi. *

    Tous s'esclaffèrent devant ce prix exorbitant, mais surtout, par le costume particulier que portait l'homme qui venait de faire un prix. Il avait un grand manteau bleu marine, une ceinture verte ornait son ventre et par-dessous, une longue jupe vert émeraude lui tombait sur les pieds.

    — Dépêchez-vous, dit-il d'un ton froid, l'Empereur attend.

    — L'Empereur ? ricana Bo, avant que son regard ne se pose sur Rajendra.

    Elle n'avait pas mieux espéré... quelqu'un à l'air riche voulait l'acheter, elle allait sûrement avoir une meilleure vie que tous ceux présents dans cette pièce. La jeune fille descendit les marches avec l'esclavagiste, qui tendit sa chaîne à l'homme - ou représentant de celui-ci à qui elle vouerait maintenant sa vie. Le chef des esclaves impériaux la prit, avant de lui tendre un petit caisson d'or. Bo l'ouvrit, resta émerveillé par tant de beauté, et nargua les autres marchands de sa chance inouïe. Rajendra elle aussi était heureuse, elle allait pouvoir rester au palais, manger et dormir convenablement...

    Un homme en armure se fraya un chemin dans la foule avant d'arriver au niveau de Rajendra.

    — Monsieur Xi Shu, le carrosse est prêt à vous emmener.

    Le dénommé Xi Shu hocha la tête et fit signe à l'Égyptienne de le suivre, ce qu'elle ne tarda pas à faire, sans broncher. Ils sortirent de la maison et en effet, un carrosse en bois était juste devant eux. Dedans, il n'y avait personne, juste un lit, une couverture, un petit meuble et une grande bassine d'eau. Un garde l'aida à monter dans la calèche et pointa du doigt le bain, lui indiquant qu'elle devait le prendre maintenant.

    Rajendra eut les yeux humides rien qu'en touchant le liquide translucide de sa main, et vérifia d'un furtif regard qu'aucun homme ne la regardait avant d'ôter ses lambeaux de tissus qui lui servaient de vêtement depuis des mois. Les autres esclaves la nourrissaient de leur propre ration de nourriture, afin de la garder en bonne santé pour continuer leurs incessants viols. Elle sursauta rien qu'à cette pensée et fut prise de spasmes et d'une difficulté respiratoire. Elle se courba jusqu'à tomber sur le sol et se recroquevilla.

    Ils ne me feront plus de mal... Ils ne sont plus là... Calme-toi, respire...

    Au fur et à mesure qu'elle répétait ces paroles dans sa tête, la jeune fille reprenait son souffle.

    Elle se releva doucement, ne réalisant pas encore ce qui se passait. Elle était sauvée. Ces mois de galère à endurer et à rester docile pour survivre avaient enfin portés ses fruits. Survivre, c'est ce qu'elle voulait par-dessus-tout. Rajendra avait eu de nombreux moments de solitude et de grand désespoir, surtout lors des quatre premières semaines où elle ne faisait que de pleurer tout son saoul. Puis, c'était devenu une routine. Le matin, elle mangeait le bol de soupe des autres et ils couchaient avec elle. Le midi, ils la laissaient tranquille, c'était le calme avant la tempête. Le soir, c'est ce qu'elle détestait le plus. Les asservis, tout en la battant avec les chaînes, la griffaient, plantaient leurs ongles crasseux dans sa peau déchirant ses vêtements, se nourrissant de ses cris de détresse et de douleur. Ils la laissaient ensuite étendue sur le sol humide, ses larmes de tristesse et de haine qui la rassurait. Grâce à ces larmes, elle était encore humaine.

    Et du jour au lendemain, plus une émotion. Rien, pas un cri, pas une larme, pas un seul supplice. Rajendra avait perdu toute notion du temps ; elle se laissait faire, regardait même les visages tordus de plaisir de ses agresseurs, avant de tourner les yeux vers la trappe qui laissait à chaque fois de la lumière s'infiltrer. Et ce, jusqu'à aujourd'hui.

    Rajendra reprit ses esprits en glissant un pied dans l'eau chaude, ce qui la fit tressaillir. Au bout de quelques instants à s'habituer à cette douce chaleur, la jeune fille pu mettre son corps entier dans la grande bassine. Le liquide lui faisait sonner la tête, mais elle pouvait sentir toute la crasse de sa peau la quitter. Rajendra posa sa tête sur le rebord de la baignoire, elle se détendit et ferma les yeux.

    J'ai réussi à survivre.

    *(ancienne monnaie chinoise, initialement appelée Zhi Bai Wu Zhu, j'utiliserai Zhi à la place.)


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