• Chapitre 1 (première partie)

         Après s'être assurée que rien ne manquait dans son sac à main et que la liste de courses donnée par sa mère était soigneusement pliée dans la poche arrière de son short, Abby poussa son vélo dans la foule. Il faisait, ce jour-là, une chaleur désagréable. Les gens se déplaçaient lentement, comme vidés de leur énergie, et même le jeune policier chargé de la circulation semblait à moitié assoupi. Les jambes flageolantes, il ne faisait signe aux voitures d'avancer que par de faibles mouvements du poignet. Et quand enfin il pivota et leva un bras au ciel pour arrêter la circulation afin de laisser les piétons traverser, Abby aperçut, sur sa chemise, une large tâche de sueur.  Elle ressemblait à une carte de l'Australie.

         La jeune fille sortit de son sac son téléphone afin d'y surveiller l'heure. Il n'est que trois heures et demie, se dit Abby. Pas besoin de rentrer à la maison avant un bon bout de temps. 

    Elle continua son chemin, s'accordant une pause pour observer un jeune couple qui se disputait à l'ombre d'une boutique de vêtements. Encore tout un drame pour des broutilles, se dit-elle. Elle connaissait bien ce couple, qui tenait une petite échoppe a à peine deux minutes d'ici. Ils avaient l'habitude de se quereller comme des chiens enragés dès que l'un deux arrivait en retard à un rendez-vous ou oubliait une commande. 

         Abby prit une rue latérale et aperçut, non sans plaisir, la devanture d'une boutique de livres d'occasion, ouverte depuis peu. La vitrine, où étaient avantageusement disposés des livres de toute sortes, était encore couverte d'affichettes rouges annonçant l’événement. Trois boules de cuivre surplombaient, comme avant, la porte d'entrée. 

    Cette boutique est restée fermée depuis des années, songea-t-elle  ̶  En tout cas, je ne l'ai jamais vue ouverte. Il y avait un prêteur sur gages dans le temps. Je suis vraiment contente que ça soit un bouquiniste qui occupe les lieux maintenant. 

    La façade de la boutique était restée telle quelle. L'enseigne, sous les boules de cuivre, était toujours illisible, toujours recouverte de la même peinture bleue écaillée qui, jadis, formait un nom. 

    Elle poussa son vélo jusqu'à la devanture pour jeter un coup d’œil à l’intérieur.  

    Tout y était clair et gai, sous un éclairage fluorescent. Les rayonnages en bois, déjà bien garnis de livres, étaient flambant neufs, ainsi que le tapis bistre qu'elle aperçu sur le plancher. Le comptoir était en face et le libraire était assis derrière. Il discutait vivement au téléphone. 

         Un petit panneau de carton blanc posé sur la vitrine offrait de racheter les livres, pourvu qu'ils fussent en bon état. Tandis qu'Abby examinait le contenu de la vitrine, le bouquiniste couvrit le combiné de la main et cria : 

         ̶  Ne pose pas ce vélo sur la vitrine !

    Pris au dépourvu, Abby failli lui répondre « Je n'en avais pas l'intention ! » Mais, trop bien élevée, elle se contenta de pousser son vélo vers le mur de la boutique en pensant : tous les mêmes, ces commerçants... A-t-on jamais vu quelqu'un casser une vitrine avec un vélo ?

    L'image ainsi évoquée la fit sourire. Elle souriait encore lorsqu'elle franchit la porte ouverte de la boutique. Le bouquiniste se renfrogna.

         La boutique était remplie de livres. Les étagères en étaient bourrées. Des piles et des cartons de livres étaient entassés un peu partout sur le plancher, formant des murets qui ne laissaient qu'un étroit passage le long des rayons. Abby avança, piochant de-ci de-là quelques ouvrages pour les feuilleter. 

    Arrivée au fond de la boutique, elle tomba sur une porte ouverte qui donnait sur une modeste arrière-boutique. Intriguée, elle Y pénétra. 

        Il faisait sombre dans la petite pièce. L'unique source de lumière y était une lucarne en ogive, haut perchée. Comme la lumière était forte dans la nouvelle boutique, ses yeux mirent un moment à s'habituer à la pénombre. 

    L'arrière-boutique était pleine de vieilleries, toutes sortes de vieilleries. Des boîtes et des sacs en étaient remplis. Certains objets, fabriqués en satin ou en soie, ornés de paillettes, avaient connu les heures de gloire mais tous étaient usés, ternis par les assauts du temps et de la poussière. Des caisses à thé regorgeaient de chaussures et de bottes moisies. Sur l'une d'elles était posé un accordéon au soufflet déchiré, et sur une autre, une collection d’éventails, dont certains, privés de leurs plumes depuis des lustres, étaient réduits à l'état d'ossatures défraîchies, ornées des ultimes lambeaux d'un éclat révolu. Il y avait des raquettes de tennis cabossées qui n'avaient plus de cordes, un miroir terni par la crasse et une paire de patins à glace rouillés.

           ̶  Voilà sans doute ce qui reste du prêteur sur gages, murmura-t-elle, attristée.


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